Agriculture numérique, quel avenir pour l'Afrique ?

Avis Par: Paul Jeangille

Directeur en agro-business (plantations, transformation, agro-industries, développement rural durable, environnement), manager senior et consultant
Aug 30, 2021
CAT

Les opinions exprimées dans ce commentaire sont les miennes.

L'agriculture numérique peut-elle réussir à développer le secteur agricole en Afrique ?

Je discutais ce matin avecun jeune cadre commercial ivoirien qui avait assisté à une conférence desfemmes influentes. Nombre d'entre elles s'investissent dans le secteur agricole,ce qui est une bonne chose. Mais ce qui m'a fait tiquer, c'est cette mode dunumérique, présenté comme la panacée qui va sauver le secteur agricole et enfinlancer son développement.

Je ne suis pas d'accord.C'est mettre la charrue avant les bœufs.

Il y a deux typesd'agriculture en Afrique. Primo, l'agriculture"moderne", de plantations, souvent en monoculture surde grandes surfaces, avec mécanisation, irrigation, fertilisation, souventutilisation de pesticides...

Secundo, l'agriculture "traditionnelle", rurale,à la limite archaïque (sans que ceci soit péjoratif, juste peu de moyens si cen'est humains) sur de petites parcelles, sans mécanisation, avec très peud'intrants, souvent avec des semences paysannes conservées d'une saison àl'autre, en dépendant des pluies. Dans ce type d’agriculture, les techniquesculturales se transmettent de génération en génération, avec rarement del'assistance des services de vulgarisation. La culture se fait en famille, avecl'aide des autres familles du village. Les personnes âgées sont souventillettrées, les jeunes rêvent de la ville et de l'argent facile, ou du miragede l'Occident. Pas d'accès au crédit pour acheter de meilleures semences ou desintrants, ou du matériel agricole, pas de moyen de transport pour livrer lesrécoltes au marché. A la récolte, les produits agricoles étant périssables, lesproducteurs sont donc à la merci des pisteurs qui viennent acheter bord-champsà vil prix.

Alors, dites-moi : Pensez-vous que pour cet agriculteur traditionnel la priorité soitla numérisation de l'agriculture ? Avec l'utilisation de drones oud'applications de reconnaissance de maladies ? Encorefaudrait-il qu'il puisse s'acheter un smartphone, qu'il ait une couverturetéléphonique dans son village, et de quoi acheter un crédit internet, quel'application soit suffisamment ergonomique pour lui permettre de s'en servir...Quant à l'usage d'un drone n'en parlons pas. 

Àla limite, un système SMS d'information sur les prix pratiqués sur le marché dela ville voisine ou à la capitale pourrait être utile, mais qui sera chargé del'actualisation et de l'envoi des données ?

Bref, ne mettons pas lacharrue avant les bœufs, avant le numérique, il faut d'abord :

  • former les nouvelles générations de producteurs en ayant des collèges agricoles dans chaque préfecture (en incluant la protection de l'environnement et le développement durable),
  • refinancer les services de vulgarisation démantelés par les politiques d'ajustement structurel du FMI,
  • aider à la création de coopératives bien gérées pour défendre les intérêts des producteurs,
  • sécuriser l'accès au foncier rural (au physique par les pistes de désenclavement, au juridique par la protection cadastrale),
  • mettre en place un fond de développement agricole garantissant les crédits bancaires et un accompagnement à la gestion,
  • favoriser la transformation agricole à l'échelle artisanale dans les zones rurales,
  • protéger les producteurs nationaux, et
  • encourager l'autosuffisance alimentaire (cultures vivrières) plutôt que promouvoir les cultures de rente et d'exportation (café, cacao, hévéa, coton...).

Je suis toujours choqué devoir se développer en Afrique les échoppes KFC, Burger King et autres quiimportent le poulet et le bœuf des USA. Il serait si simple de les obliger àconsommer local, en leur imposant un accompagnement des producteurs locaux pouraméliorer les standards et la qualité sur une période de 10 ans.

Voilà les priorités que je vois en Afrique, pasl'agriculture numérique. Laissons cette dernière à ceux qui en ont les moyenshumains, techniques et financiers.

Nous remercions Kenneth Nsah d'avoir édité cet article d'opinion.

Reference(s)

Paul Jeangille